Nashtifan : les moulins à vent millénaires d'Iran qui tournent encore
Il faut imaginer un bourg posé au bord du désert, dans la province iranienne du Khorassan-e Razavi, à quelques kilomètres de la frontière afghane. Au sud de Nashtifan, sur une crête exposée, se dresse une longue muraille de briques crues percée de hautes chambres ouvertes. À l'intérieur, des rotors de bois tournent autour d'arbres verticaux et entraînent des meules de pierre, comme ils le font depuis des siècles. Ces moulins, que les Persans appellent asbads, comptent parmi les plus anciens moulins à vent du monde encore capables d'accomplir la tâche pour laquelle ils furent bâtis : transformer le blé de la région en farine, avec pour seul moteur un vent d'été d'une constance presque sans équivalent sur la planète.
Un bourg façonné par le vent
À Nashtifan, le vent n'est pas un décor, c'est une condition d'existence. La tradition locale explique d'ailleurs le nom de la ville par des mots persans évoquant la piqûre de la tempête. Les maisons se serrent derrière la crête des moulins, qui forme un véritable rempart contre les rafales ; les jardins et les cours s'abritent dans son ombre aérodynamique. Cette disposition n'a rien d'un hasard : la rangée de moulins remplit une double fonction, machine à moudre d'un côté, brise-vent de l'autre. Placés sur le point haut du terrain, là où l'air arrive comprimé et accéléré, les asbads captent la ressource au meilleur endroit possible, tandis que leur masse continue protège tout ce qui vit derrière eux. Peu de sites au monde montrent avec autant d'évidence comment une communauté a converti une contrainte climatique redoutable en avantage, au point d'organiser son espace bâti tout entier autour d'elle.
Le vent des cent vingt jours
Le moteur de tout ce système possède son propre nom. Chaque année, de la fin du printemps au début de l'automne, un vent du nord implacable dévale des hauteurs d'Asie centrale et balaie les confins de l'Iran oriental et de l'Afghanistan occidental. Les Iraniens l'appellent bad-e sad-o-bist-roz, le vent des cent vingt jours. Il souffle avec une persistance stupéfiante, jour après jour pendant toute une saison, et ses rafales peuvent atteindre des vitesses de l'ordre de 120 kilomètres à l'heure en traversant les plaines du Khorassan et de la région historique du Sistan. Pour les paysans, un tel vent est une épreuve ; pour les meuniers, ce fut un don. Parce qu'il arrive d'une direction prévisible et souffle des mois durant, les bâtisseurs de Nashtifan n'ont jamais eu besoin des toits pivotants ni des gouvernails que les charpentiers européens inventèrent plus tard pour courir après des brises changeantes. Ils ont orienté leurs machines une fois pour toutes vers le vent qui revient chaque été, aussi fidèle qu'une saison.
Une roue qui tourne comme un manège
Presque tout, dans un asbad, prend le contre-pied du moulin de nos campagnes. Pas d'ailes dressées vers le ciel : chaque moulin est un bâtiment à deux niveaux. Dans la chambre haute se trouve le rotor, un robuste arbre vertical portant des pales rectangulaires faites de lattes de bois et de roseaux liés en bottes, disposées autour de l'axe. Le vent s'engouffre par une haute fente ménagée dans la muraille, frappe les pales d'un seul côté de l'arbre et fait tourner l'ensemble à l'horizontale, à la manière d'un manège ou d'une porte à tambour. Le mur de terre fait partie intégrante de la machine : il masque les pales qui remontent contre le vent, car sans cette dissymétrie les forces s'annuleraient et rien ne bougerait. Les ingénieurs classent ce dispositif parmi les panémones, des machines à traînée d'une simplicité extrême. Elles tirent d'une brise donnée moins d'énergie que les ailes portantes des moulins européens, mais cette inefficacité relative s'efface devant un avantage décisif : l'arbre descend tout droit jusqu'à la salle de mouture et entraîne directement la meule tournante. Ni engrenage, ni rouet, ni transmission compliquée. Le vent en haut, la farine en bas.
Plus anciens que nos moulins
Quel âge ont ces machines ? Les murs eux-mêmes ne se laissent guère dater : l'architecture de terre crue exige un entretien perpétuel, et les moulins d'aujourd'hui sont le fruit d'innombrables réparations accumulées au fil des générations. Le principe, en revanche, est incontestablement ancien. Dès le neuvième et le dixième siècle, des géographes écrivant en arabe et en persan décrivaient le Sistan comme un pays de vent et de sable dont les habitants domestiquaient les tempêtes pour moudre le grain et élever l'eau. Ces témoignages comptent parmi les plus anciennes descriptions fiables de moulins à vent connues au monde. Une anecdote souvent citée remonte plus loin encore : au septième siècle, un captif persan en Arabie se serait vanté de savoir construire un moulin mû par le vent. Impossible de vérifier l'histoire, mais elle montre que les générations suivantes tenaient l'art du moulin à vent pour un savoir-faire persan immémorial. Lorsque les premiers moulins européens solidement documentés apparaissent dans les textes au douzième siècle, avec leur axe horizontal radicalement différent, les machines éoliennes de la Perse orientale ont déjà des siècles de service derrière elles. L'idée a-t-elle voyagé vers l'ouest le long des routes commerciales, ou l'Europe l'a-t-elle réinventée seule ? Les historiens des techniques en débattent encore.
La farine, le meunier et la mémoire
Le travail aux asbads suivait le calendrier du vent, et ce calendrier tombait à point : la saison des tempêtes commence à peu près quand s'achève la moisson. Les familles apportaient leur blé sur la crête, et le meunier prenait le relais. Il versait le grain dans des trémies de bois d'où il s'écoulait entre les meules de la chambre basse, jugeait la finesse de la farine en la frottant entre ses doigts et devinait, au grincement des poutres, si le rotor tournait trop vite. Pas de frein au sens moderne : conduire un asbad par gros temps, c'était jouer sur les ouvertures et sur le débit du grain plutôt que lutter contre la tempête. Pendant des siècles, cette organisation fit des moulins un centre de la vie locale, le lieu où le blé de la région devenait son pain. Depuis quelques décennies, ce rôle économique s'est éteint, et la survie du site a reposé sur très peu de mains. Un gardien âgé, Ali Muhammad Etebari, est devenu discrètement célèbre grâce à un court documentaire, pour avoir entretenu les moulins presque seul en se demandant tout haut qui reprendrait la tâche. Son inquiétude résume l'enjeu : les bâtiments ne sont que la moitié de l'héritage, le savoir-faire en est l'autre moitié.
Un patrimoine en sursis
L'Iran a reconnu la valeur du site en inscrivant les moulins de Nashtifan au patrimoine national en 2002, et les asbads de la région figurent parmi les candidatures déposées sur la liste indicative de l'UNESCO. Mais une inscription sur le papier ne maintient pas debout des murs de terre. Le vent qui fait tourner les moulins les érode aussi ; la farine industrielle leur a retiré depuis longtemps toute raison commerciale d'exister ; et la jeunesse des petites villes du Khorassan s'en va, comme partout. Reste un monument d'importance mondiale : une réponse complète, lisible et encore fonctionnelle à la question de savoir comment les hommes ont, pour la première fois, transformé l'air en travail utile. Que les ingénieurs contemporains redécouvrent aujourd'hui les turbines à axe vertical pour les toits et les villes ajoute une ironie bienvenue : l'essai de longue durée mené sur cette crête d'Iran oriental dure depuis environ mille ans, et il n'est pas terminé.
Sur la carte
Nashtifan se trouve dans le comté de Khaf, au Khorassan-e Razavi, et vous le trouverez, avec des milliers d'autres moulins historiques ou en activité à travers le monde, sur notre carte interactive. Zoomez sur l'est de l'Iran pour situer les asbads dans leur paysage, puis glissez vers l'ouest pour les comparer aux moulins-tours de la Méditerranée et aux moulins à calotte des Pays-Bas. Peu de voyages sur la carte embrassent autant de siècles d'énergie éolienne d'un seul regard.