Le moulin de Skidby, dernier moulin à vent en activité de l'East Riding
Sur la route qui relie le port de Hull à la petite ville marchande de Beverley, dans l'East Riding of Yorkshire, au nord-est de l'Angleterre, une silhouette s'impose au regard : une haute tour de brique enduite de goudron noir, coiffée d'une calotte d'un blanc éclatant et de quatre ailes blanches, dressée au-dessus du village de Skidby. Ce moulin, construit en 1821, détient un titre qui le distingue de milliers d'autres : il est le dernier moulin à vent en état de marche de l'ancien East Riding of Yorkshire, une région qui en comptait autrefois par centaines. Et les jours de mouture, ses ailes tournent toujours, comme il y a deux siècles.
Une tour noire au pays du blé
Pour comprendre la présence d'un moulin à cet endroit précis, il faut regarder le paysage. Les Yorkshire Wolds forment un croissant de collines crayeuses dont les pentes bien drainées produisent depuis des siècles du blé, de l'orge et de l'avoine en abondance. Tout ce grain devait être moulu, et avant la vapeur et l'électricité, c'est le vent qui s'en chargeait. L'East Riding, plat, ouvert aux brises venues de la mer du Nord et de l'estuaire du Humber, était un pays de moulins par excellence. Skidby occupait une position stratégique idéale : le grain descendait des Wolds, la farine partait vers Hull, ville industrielle en pleine croissance. Le moulin fut d'abord une affaire commerciale avant d'être un monument, et c'est précisément cette logique économique qui lui a permis de survivre quand tous ses voisins disparaissaient.
1821 : l'œuvre de charpentiers-mécaniciens de Hull
Le moulin de Skidby fut élevé en 1821 par Norman et Smithson, une entreprise de constructeurs de moulins établie à Hull. Ce métier exigeant réunissait les savoir-faire du charpentier, du maçon et de l'ingénieur, et les ateliers de la région du Humber comptaient parmi les plus actifs du pays à l'âge d'or de la meunerie anglaise. Ce qu'ils bâtirent à Skidby est un moulin-tour : une tour de brique légèrement tronconique surmontée d'une calotte pivotante, un type de construction qui avait largement supplanté le moulin sur pivot, dont il fallait orienter tout le corps face au vent. La maçonnerie reçut un enduit de goudron noir pour la protéger des intempéries — c'est à lui que Skidby doit encore aujourd'hui sa silhouette spectaculaire —, tandis que la calotte, les ailes et l'éolienne d'orientation furent peintes en blanc. Ce contraste du noir et du blanc, caractéristique des moulins de cette partie de l'Angleterre, rend Skidby reconnaissable à des kilomètres au-dessus des terres plates qui descendent vers le Humber.
Du vent à la farine : la mécanique
Skidby est un véritable manuel de meunerie du dix-neuvième siècle. Ses quatre ailes sont des ailes dites à ressort, un système autorégulé dans lequel des volets articulés — un peu à la manière d'une persienne — s'ouvrent et se ferment d'eux-mêmes selon que le vent forcit ou faiblit. Le meunier n'avait donc plus besoin d'arrêter le moulin pour régler la toile à la main. À l'arrière de la calotte se trouve une éolienne d'orientation, petite roue à pales montée perpendiculairement aux ailes principales. Dès que le vent tourne, il frappe cette roue, qui entraîne un engrenage faisant pivoter lentement toute la calotte jusqu'à ce que les ailes retrouvent le lit du vent. À l'intérieur, la puissance des ailes descend le long d'un imposant arbre vertical et, par une succession d'engrenages, actionne les paires de meules, les monte-sacs et d'autres machines. Le grain est hissé au sommet, nettoyé, puis dirigé entre les meules, où la meule courante tourne au-dessus de la meule dormante et cisaille le grain pour en faire de la farine. La gravité fait une grande partie du travail : le bâtiment est en somme une chaîne de production verticale animée uniquement par l'air en mouvement.
Le siècle des Thompson
Pendant l'essentiel de sa vie active, le moulin de Skidby fut une affaire de famille. À partir du milieu du dix-neuvième siècle, la famille Thompson l'exploita de génération en génération et en fit une entreprise rurale prospère. Autour de la tour s'élevèrent entrepôts et dépendances, témoins d'un commerce qui dépassait largement la mouture de quelques sacs pour les fermiers du voisinage. Les Thompson surent s'adapter aux bouleversements de la meunerie. À la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, d'immenses minoteries à cylindres, mues par la vapeur puis par l'électricité, s'installèrent dans les ports et raflèrent le marché de la farine panifiable blanche, ruinant partout les meuniers au vent. Comme beaucoup de moulins survivants, Skidby réorienta sa production vers les aliments pour le bétail et d'autres produits destinés aux fermes alentour, et avec le temps un moteur auxiliaire vint épauler puis remplacer le vent. C'est cette faculté d'adaptation, aussi peu glorieuse que paraisse la mouture de fourrage, qui fit traverser au moulin des décennies durant lesquelles, dans tout l'East Riding, les moulins à vent s'arrêtaient l'un après l'autre, perdaient leurs ailes ou étaient démolis.
Déclin, sauvetage, restauration
Au milieu du vingtième siècle, l'ère de la meunerie commerciale au vent était pratiquement close en Angleterre, et Skidby aurait fort bien pu suivre ses voisins dans la ruine. Des innombrables moulins à vent de l'ancien East Riding, la plupart ne subsistent aujourd'hui, au mieux, que sous forme de tours décapitées transformées en habitations ou de coquilles sans toit. Skidby échappa à ce sort parce que des gens choisirent de le sauver. Le moulin passa de la famille Thompson aux mains publiques et fut restauré dans les années 1970 pour retrouver son plein état de marche : calotte, ailes et éolienne d'orientation furent refaites afin qu'il puisse de nouveau moudre à la force du vent. L'édifice bénéficie d'un classement au patrimoine de niveau Grade II étoilé, reconnaissance officielle de son intérêt architectural et historique particulier. La restauration d'un moulin n'est cependant jamais acquise une fois pour toutes : ailes, volets et charpentes de calotte mènent une vie rude sous le climat du Yorkshire, et maintenir Skidby en fonctionnement exige des campagnes de réparation répétées, menées par des artisans qui perpétuent le métier de Norman et Smithson.
Un musée qui moud encore
Le moulin de Skidby est aujourd'hui géré par les autorités locales et abrite le Museum of East Riding Rural Life, musée de la vie rurale de la région. L'association coule de source : le moulin lui-même en est la pièce maîtresse — le visiteur grimpe d'étage en étage, suit la mécanique de la calotte jusqu'au rez-de-chaussée et, les bons jours, regarde les ailes entraîner les meules —, tandis que les entrepôts voisins présentent des collections consacrées à l'agriculture et à la vie villageoise de ce coin du Yorkshire. Surtout, Skidby n'est pas un monument figé. Il continue de produire de la farine moulue sur meule, vendue sur place, ce qui maintient en vie non seulement les machines mais aussi le savoir-faire nécessaire pour les conduire. Un moulin ne survit vraiment que tant que quelqu'un sait régler ses ailes, jauger le vent et rhabiller ses meules — et Skidby est l'un des lieux d'Angleterre où ce savoir s'exerce encore au lieu d'être seulement décrit sur un panneau.
Sur la carte
Le moulin de Skidby n'est qu'un repère parmi des milliers dans notre base de données mondiale des moulins à vent et des moulins historiques. Ouvrez la carte interactive pour localiser Skidby dans l'East Riding of Yorkshire, puis élargissez la vue : vous verrez comment les moulins-tours, moulins sur pivot et moulins cavier survivants d'Angleterre parsèment la campagne — et quelle distance il faut parcourir pour en trouver un autre qui moud encore au vent.